Affiche du film 2040
Réflexions

Pourquoi “2040” n’est pas un film convaincant

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Si vous vous êtes un peu intéressés aux sorties cinématographiques qui traitent d’écologie, vous avez dû repérer le film « 2040 » dans votre radar. Le film de Damon Gameau est sorti en France le 26 février 2020. Remarqué pour le documentaire critique Sugarland, le réalisateur semble inscrire 2040 dans la même veine.

Pleine d’enthousiasme à l’idée de voir cette production, je m’attendais à ressortir de la salle avec autant d’énergie que lors du visionnage du film Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent.

Malheureusement et à mon plus grand regret, il n’en a rien été…

Les points positifs du documentaire


Une histoire touchante et des images qui éveillent notre imaginaire


Attention, tout n’est pas à jeter, loin de là ! D’ailleurs, le fil conducteur choisi par le réalisateur tout le long du documentaire est pertinent et touchant. En parcourant le monde, Damon recherche des solutions alternatives pour que sa fille grandisse dans un monde plus beau et beaucoup moins pessimiste que ce que prédisent les scientifiques. Son but, en tant que père aimant, est de renverser la tendance actuelle qui condamne l’avenir de sa fille Velvet. Les scènes du documentaire sont ponctuées de témoignages d’enfants du monde entier sur leurs rêves et ce qu’ils attendent des adultes afin de leur assurer une planète vivable. C’est un juste rappel des bons mots d’Antoine St-Exupéry que voici : «Nous n’héritons pas de la Terre de nos ancêtres, nous l’empruntons à nos enfants.»

Les générations futures comptent sur nous!

Au début du documentaire, le réalisateur a la bonne idée d’utiliser le cocon familial pour décrire les changements drastiques que nous observons sur la planète. La métaphore vaut le détour. Quoi de mieux que de choisir notre environnement direct et confortable, autrement dit notre maison individuelle, pour expliquer les changements que nous vivrons et vivons déjà avec l’incendie de notre Grande Maison commune qu’est la Terre ?

L’un des points forts de ce documentaire, ce sont les images de synthèse qui permettent de visualiser immédiatement à quoi pourrait ressembler le monde en 2040. En effet, dans une société où l’image a un grand impact, le film remporte la palme. Les projections sont réalistes, futuristes, belles et grandioses.

Là où nous butons bien souvent sur la question de la visualisation du futur, le réalisateur lève cette barrière. Barrière qui nous empêche de nous projeter dans un « après » qui se rapproche à grands pas.

Dans le Petit manuel de résistance contemporaine de Cyril Dion affirme lui-même que notre manque d’imaginaires possibles du futur limite notre action. Pire, nous sommes encore tétanisés.

Des solutions locales qui donnent le smile


Au début, loin des clichés sur les lieux vecteurs d’innovations, Damon nous montre le choix fait au Bangladesh pour que la partie la plus pauvre de la population ait accès à un système électrique fonctionnant grâce au soleil et complètement décentralisé. Ce système électrique décentralisé où chacun produit son électricité est moins énergivore car il n’y a plus besoin de centraliser toute l’électricité produite pour ensuite la redistribuer. Il est alors moins polluant et également moins coûteux lorsque des réparations sont à envisager suite aux intempéries et catastrophes climatiques.

L’alimentation représente l’une des pierres d’achoppement du réchauffement climatiques abordée dans 2040. En rendant visite à un agriculteur qui cultive en bio depuis des années et en montrant l’impact de l’agriculture industrielle par le test d’érosion des sols, le film se veut empreint de pédagogie. L’élevage permaculturelle d’algues dans la mer semble être une solution innovante tant pour nourrir les hommes que pour désacidifier les océans en la ré-oxygénant. La production d’algues pourrait conduire à produire des biocarburants.

La permaculture marine pour nous nourrir et désacidifier l'océan

Pour donner au documentaire une dimension citoyenne et inclusive, le réalisateur invite les spectateurs du film à parler de leur vision de la vie en 2040 et à amorcer un changement. Cette initiative est à saluer car il encourage le spectateur à voir son engagement au-delà de se dire : « J’ai fait l’effort de voir ce film et c’est cool. ».

Là où le bât blesse…


2040 très (trop) high tech


On arrive aux aspects déplaisants de ce documentaire à mon sens.

Tout d’abord, l’auteur alimente la fiction d’un futur extra-technologique. Des grands moniteurs connectés sur les grands buildings des villes, des écrans fin et souples dans la cuisine pour faire des visios avec Mamie, des transports sans conducteurs et plus extravagant encore, des bottines à propulsion enflammée pour planer au-dessus du sol. Vraiment ? Est-ce ce vers quoi nous devons aller ? Toujours plus d’écrans, des affichages électriques qui couvrent des gratte-ciels entiers mais fonctionnant avec quelle énergie ? Construits avec quels matériaux ? D’où viennent-ils ? Nous n’ignorons plus le problème des terres rares qui compromettent nos envies sophistiquées et effrénés de technologie. Cela implique de blesser la Terre en la creusant jusque dans ses entrailles par les mines, de polluer l’environnement de villageois entiers qui dépendent de leurs terres pour vivre et de la conduite de ces derniers vers une vie de misère.

De surcroît, comme solution, le réalisateur propose une compétition entre nations via des écrans connectés visibles dans les stations de métros pour voir qui se débrouille le mieux en termes de réduction de gaz à effet de serre. Et si c’était la compétition à outrance et notre manque de coopération qui nous menait à la catastrophe ? Est-ce qu’une compétition internationale par écrans énergivores interposés peut être qualifiée de « solution » ?

Des écrans PARTOUT entourés d'un peu de verdure n'arrangeront pas le problème

                                                                 Photo de Jean-Christophe Benoist (Commons Wikimedia)

Aucune objection, aucune intention de nuancer dans ce documentaire à part un timide passage où Damon essaye de nous sensibiliser sur nos pratiques notamment par rapport au voyage en avion alors qu’il se rend sur son prochain de lieu de tournage. Mais nous persuade-t-il de nous raisonner avec ses paysages high tech de 2040? J’en doute…

Un futur toujours inégalitaire et une éducation mésestimée


Autre regret vis-à-vis du manque de profondeur de ce film, c’est une vision du progrès tout technologique très ethno-centrée du futur. Je conçois que le but du réalisateur est de dépeindre le monde futur où pourra grandir Velvet donc le sol australien et évidemment pas du côté des aborigènes. Toutefois, quand les premières scènes du film présente un Bangladesh où la pauvreté règne encore, comment ne pas être frappé(s) par la disparité de richesses d’une partie du monde à l’autre ? Disparité qui ne cesserait nullement de se creuser dans le monde dépeint par Monsieur Gameau.

Tolérer un monde toujours plus inégalitaire n'est pas tolérable!

Idem pour la question de l’éducation des femmes présentée comme un levier pour endiguer la progression du dérèglement climatique. Ce point est tellement survolé qu’on en viendrait presque à se questionner sur son importance réelle. De simples prises de vue de jeunes femmes noires souriantes à la sortie de l’école illustrent le propos. Est-ce là le seul poids à donner à cet argument ? A part ces images qui nous confortent dans notre opinion occidentale bourrée de clichés sur ces pauvres jeunes femmes noires qui n’ont pas accès à l’éducation, quelles sont les solutions ? On voit juste que Velvet une fois grande peut accéder à une belle université australienne. Mais pour y apprendre quoi ? Le commerce à l’ancienne, le droit des multinationales, la biologie et la chimie pour Monsanto comme en 2020? Le grand mystère…


L'éducation a le pouvoir de changer le monde


Une vision économique du futur très actuelle. C’est So 2020 !


Parmi le florilège d’intervenants et d’experts présentés dans le documentaire, la part belle est donnée aux théories économiques. Alors qu’on note la présence d’une anthropologue, d’agriculteurs et de biologiste, le temps de parole accordé à Tony Seba (investisseur et entrepreneur à la Silicon Valley dans les énergies renouvelables), Kate Raworth (économiste ayant créée la théorie du Doughnut ) et Paul Hawken (entrepreneur environnementaliste) est largement plus important que celui des autres experts. Pour le monde de 2040, l’économie n’est pas à exclure car il s’agit d’une façon de permettre les échanges entre les individus.

Néanmoins, rien ne dit que nos principes économiques doivent rester les mêmes. Même, ils doivent être changés pour reconnaître les droits de la Terre et de la vie de toute l’humanité. Il n’est pas question ici de critiquer les théories économiques ni les parcours des intervenants cités ci-dessus. Je n’en sais pas assez sur eux et à chacun son opinion à leur sujet. Le vrai problème que révèle ce choix, c’est la réduction des défis à relever à la simple sphère économique ! Où sont les écologistes engagés ? Les biologistes qui vivent entre leurs labos et le terrain pour mettre en place des solutions concrètes ? Les sociologues et les anthropologues qui pensent à des réorganisations de nos vies ensemble en accord avec la vitalité de la Terre et tentent des expérimentations? Où sont les avocats et lobbyiste repentis qui travaillent sur des textes de loi reconnaissant les droits de la Terre et osant aller à l’encontre d’un libéralisme économique paroxysmique ? Où sont les communautés de citoyens qui se regroupent et débutent des initiatives locales ? Et tous les autres ?

Autre moment gênant. Lorsque Damon traite la problématique du transport en s’ébahissant dans une voiture connectée, on se met à pressentir la présence du loup. Est-ce un clin d’œil à Google et au projet de voitures autonomes? Google, société au pouvoir économique colossal, sait tout de nos vies, menace les Etats et par conséquent nos démocraties ? Vraiment ? Est-ce que 2040 sera toujours sans garde-fou pour ces mastodontes de l’économie de la Tech qui cherchent à contrôler nos vies ?

Google dans l'ombre....

A chaque moment, le réalisateur revoie les spectateurs à leur rôle de… Spectateurs. Nous ne serions pas acteurs du changement mais de simples consommateurs qui seront là pour acheter les solutions créer par les autres en 2040. En gros, « Restez tranquilles, on s’occupera de tous pour vous». Vu la tournure que les choses prennent, souhaitez-vous que les acteurs déjà en place qui nous conduisent en partie droit dans le mur, bâtissent pour nous le monde de 2040?

Ceux qui veulent le statu quo...

...vs Occupy Wall Street issu de l'insatisfaction des 99%

Le documentaire se conclut par l’image de Damon et de son entourage qui plantent des arbres. L’image est sympathique. Ce qui l’est beaucoup moins, c’est la déclaration du réalisateur sur l’achat de crédits carbone pour compenser les émissions réalisées durant les voyages effectués pour faire le film. De nouveau, aucun regard critique de Monsieur Gameau sur la question. A ce sujet, je vous invite à lire Tout peut changer de Naomi Klein où la journaliste explique que les crédits carbone ne résolvent pas le problème de la crise climatique. Au contraire, ils l’accentueraient en prodiguant une valeur marchande de « puits de carbone » aux éléments inestimables de la nature sans pour autant être une réelle incitation pour les industriels à réduire leurs émissions carbone.

En conclusion, grosse déception. Là où Demain fait un état des lieux pans par pans de notre société, de l’alimentation, la démocratie, l’économie, le transport en passant par l’éducation en soulevant les questions essentielles qui peuvent fâcher, en montrant des initiatives de citoyens comme nous dans les quatre coins du globe, 2040 est gentillet et pas assez courageux. En clair, le film n’est pas à la hauteur de l’enjeu et ne nous pousse pas à agir. Il nous fait penser qu’il y a des gens qui ont commencé le chemin et qu’on peut rester là tranquillement à les regarder faire. Nul besoin de regard critique sur nos modes de vies.

Heureusement, nous n’attendrons pas des autres le changement. Nous le mènerons à notre échelle. Nous serons acteurs et pas de simples spectateurs. Il en est hors de question.

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